16ème épisode
Stephen tenta une autre approche.
- Tout de même, tu es très douée dans ton genre, lui dit-il en essayant de donner à sa voix un ton admiratif qu’il était loin de ressentir !
- Je trouve aussi, lui répondit-elle. Puis, sans transition, sans prévenir, elle continua sur un ton méprisant.
- J’ai tué la danseuse, oui. Ce fut facile. Je ne la connaissais pas. Je l’avais repérée quelques jours auparavant. J’étais allée assister à la répétition du ballet « Casse
Noisette ». M’en retournant, je l’ai aperçue qui s’exerçait, seule à la barre. Elle était si concentrée sur ses exercices qu’elle ne m’a pas entendue arriver. J’ai tiré sur son lacet de
chausson, et je l’ai étranglée avec. Ensuite, j’ai glissé la citation dans sa ceinture. Pour finir, j’ai disposé son corps dans une position parfaite pour une danseuse telle qu’Euterpe, muse de
la danse, l’aurait souhaité. Dans la citation d’Aristote « En toutes choses, c’est la fin qui est essentielle », je voulais me venger de n’avoir jamais pu danser, moi qui le désirais
tant. Malformation congénitale, qu’ils avaient dit, ces cons de toubibs ! Là, pas besoin de l’autre conne, la Psyché !
Exit mademoiselle la danseuse. Bien fait pour elle !
- Passons au gymnaste maintenant, déclara- t-elle ensuite d’un ton dédaigneux presque hautain.
Pour lui, ce fut encore plus facile que pour la danseuse. En tant que professeur, j avais entendu parler de lui comme tout le monde à Columbia. Un soir, en rentrant chez moi, je suis
passée par le gymnase. Je n’en revenais pas. Il était là, tout seul, se bagarrant avec ses anneaux à la recherche du mouvement d’immobilisation parfait.
Elle éclata d’un rire dément. Je l’ai immobilisé pour toujours... Je me suis cachée derrière l’agrès que les gymnastes utilisent pour le saut de cheval. Il ne pouvait pas me voir,
alors que j’étais tout près de lui. Je lui ai tiré une balle en plein cœur après avoir pris soin de munir mon pistolet d’un silencieux. La vie militaire m’avait au moins appris cela. Attacher ses
poignets aux anneaux fut un jeu d’enfant. La citation allait de soi. J’avais fait confectionner par mes élèves des petits temples à la gloire d’Hermès. J’en ai subtilisé un que j’ai posé juste en
dessous du corps de Killian. Il symbolisait mon départ de la France vers les USA, pour te rejoindre, Stephen. Hermès, le dieu des voyageurs vénéré par les athlètes, avoue que ça avait de la
gueule, non ? Je tenais ma revanche… Je t’avais battu sur ton propre terrain !
Et hop ! ajouta t-elle, le gymnaste fut envoyé Ad patres. Pour lui, pas besoin de l’aide de mademoiselle mauviette. J’étais capable de me débrouiller seule. La citation par
contre, « On écrit l’histoire pour raconter, non pour prouver » devait juste te faire penser qu’il y aurait d’autres meurtres.
Et puis, rédigée en latin, quelle classe !... Ne trouve-tu pas Stephen ?
Il ne trouva rien à répondre. C’était tellement horrible ! S’il admettait les motivations des deux premiers crimes, il lui manquait cependant le chaînon reliant Dorothy, Killian
et les autres. Elle avait changé de modus operandi... Pourquoi ? Il allait le savoir.
Elle se tut quelques instants. Stephen en profita pour se lever et détendre un peu. D’un geste prompt, elle saisit son poignet et lui enjoignit de se rasseoir, ce qu’il fit sans
hésiter. Elle possédait une force extraordinaire pour une si frêle personne.
Avec un sourire de délectation, elle poursuivit son récit d’une voix presque douce.
- J’ai occis la pédiatre, et là, j’ai eu besoin de l’histoire de Psyché pour mettre mon œuvre en scène. Rappelle-toi, Stephen, elle doit aller chercher un échantillon de laine sur des
moutons broutants au bord de l’eau, réputés dangereux. Un roseau aide cette saleté à obtenir la laine chère à Aphrodite.
Je savais que cette femme attendait un enfant, que son mari était noir, parce que j’étais allée accompagner un élève dans son service pour y passer une radio. Sur la porte du cabinet
d’examen, une carte disait : « Le docteur Morgan et son épouse sont heureux de vous annoncer la prochaine venue dans leur foyer de leur premier enfant. Dieu le
protège ! » Je me suis souvenue de ma première grossesse et de l’avortement qui a suivi. J’ai guetté ses allées et venues et j’ai découvert qu’elle courait deux fois par semaine le long
de l’Hudson River.
Je l’ai attendue patiemment un soir, tapie derrière la végétation. Lorsqu’elle est arrivée à ma hauteur, je l’ai violemment frappée à la base du crâne. Je crois bien que je lui ai
brisé la nuque. Ensuite, j’ai attaché une corde autour de la taille du toubib, j’ai enfoncé un piquet sur la berge et balancé le corps à la flotte. Il ne fallait pas que le courant l’emporte.
Qu’est-ce que c’était beau, Stephen ce corps qui flottait au milieu des roseaux ! Eux, au moins, ils ne le ramèneraient pas à la vie. La petite pelote de laine devait te faire penser à
Psyché mais tu n’as aucune culture, mon pauvre, ironisa t-elle !
En latin, je t’ai dit que c’était moi qui avais accompli ce chef d’œuvre. Evidemment, tu n’as rien compris, comme d’habitude ! Cette femme ne devait pas mettre son bâtard au
monde ! Et puis quoi encore ! Elle n’avait qu’à faire comme elle…, AVORTER !
Je savais aussi que tu adorais Léonard Cohen alors, pour te punir d’être aussi ignare, j’ai laissé une cassette à ton intention. Je savais que tu serais blessé, que tu penserais à
l’Autre. Savoir que tu souffrirais me faisait plaisir.
J’étais maîtresse de la situation. Je me sentais puissante et invulnérable.
Exit la pédiatre.
Un sentiment de découragement envahissait peu à peu Stephen. Que pouvait faire des gens comme lui contre des fous comme elle, sinon, en les mettant or d’état de nuire, dans une
prison, un asile où ils passeraient le reste de leur existence ?
Il n’osait pas poser la question suivante… pourtant il le fit.
- Pourquoi t’en être prise à un interne en médecine ?
Un rictus de colère déforma son visage. Elle devint hideuse. Elle aboya la réponse plus qu’elle ne l’articula.
- Tout simplement parce que cet imbécile risquait d’entendre parler de moi, un jour où l’autre. Je t’expliquerai cela plus tard.
J’étais vexée que les médias te traitent d’incapable. J’ai décidé de t’aider un peu. Pour celui-là aussi, j’ai eu recours à Psyché. Il me fallait un décor parfait. J’ai choisi ce
petit coin de Central Park, peu fréquenté parce qu’il était très romantique. Je me suis dissimulée derrière les arbres en attendant qu’Ethan arrive. C’était son parcours de jogging. J’avais
quelques griefs contre lui, ou du moins, je risquais d’avoir de très sérieux ennuis à cause de lui. Lorsqu’il est passé à ma hauteur, je l’ai frappé à l’aide d’une grosse branche trouvée sur les
lieux, encore et encore, jusqu’à ce que ce con ne respire plus. Je l’ai déshabillé et j’ai enduit son corps de miel que j’ai recouvert de graines de toutes sortes. C’est là que l’autre petite
chose intervient. Psyché, sur ordre d’Aphrodite, doit trier des centaines de graines de mille espèces. Elle se désespère car la tâche est ardue, mais de gentilles fourmis viennent à son secours,
et l’aident à triompher de cette nouvelle épreuve. Pauvre créature, incapable de réussir quelque chose sans l’aide de quelqu’un ! Le corps d’Ethan, à l’abri sous le tremble, j’ai pensé
qu’avec un peu de chance, les bestioles envahiraient les plaies. Les images que j’en ai vues à la télé m’ont prouvé que, là encore, j’avais été la meilleure. Quel succès !
- Pourquoi n’a-t-on pas trouvé de portable sur lui ?
- Parce que tu serais remonté trop vite jusqu’à moi. Je voulais que tu me retrouves mais pas de cette manière-là ! Je t’ai laissé un passage du Petit Prince en imaginant que tu
penserais à la fameuse pièce de théâtre, Stephen, mais je dois avouer que tu m’as déçue en ne faisant pas le rapprochement avec moi. L’Agnus Dei devait te faire penser à notre chorale de caté,
mais, là encore, raté ! Pauvre con, va ! Mon génie ne te mérite vraiment pas !
Elle allait réclamer une médaille si cela continuait.
- Dis-moi… Pourquoi l’église ?
S’il avait pu prévoir la suite, il se serait dispensé de la question !
La réponse vint, mordante.
J’ai tué Kelly avec délectation, Stephen ! J’ai imaginé pour elle un cadre digne des femmes les plus belles, une mise en scène qui attire l’œil. Là encore, j’ai eu recours à
Psyché, qui, devant aller chercher une crème de beauté chez Perséphone, traverse le Styx, triomphe de ses épreuves, grâce à la tour - encore une qui l’aide, cette incapable – et revient saine et
sauve du royaume des morts. La curiosité lui fait ouvrir la boîte supposée contenir la crème. Il n’y a rien qu’un sommeil magique dedans. Eros la délivre en enfermant ce dernier dans
l’écrin.
Pour l’endormir, ça, je l’ai endormie pour le compte, Stephen, reprit-elle ! J’ai utilisé la baignoire comme fleuve, des cendres délayées dans de l’eau pour symboliser les eaux
noires, le chloroforme pour le sommeil. Je l’ai ensuite égorgée pour que son sang se mélange à l’eau et la purifie. J’ai allongé le corps dedans, ajouté la mixture, recouvert la partie visible
avec de la boue de kiné pour la rendre belle comme la crème de l’autre…euh… Ah oui !.. Perséphone !
J’avais acheté des roses blanches que j’ai disposées tout autour d’elle pour souligner le côté virginal de la mise en scène, et placé deux cierges de chaque côté de son visage pour
que ce soit plus intime !
- Pourquoi t’être donné tant de mal pour ce meurtre- là ?
Il crut sa dernière heure arrivée. Plus vive que l’éclair, elle s’était levée et s’était placée bien en face de lui.
Elle ne parlait plus, elle éructait.
- Pauvre flic stupide, cracha t-elle ! Tu n’as décidément rien compris alors, écoute moi bien. Tout ce que j’ai fait l’a été uniquement pour toi. Pour que tu me remarques enfin,
pour que je sois totalement libre de t’aimer sans secret enfoui.
- Pour ta gouverne, flic de merde, sache que Kelly était ma fille. Je ne voulais pas de ce vulgaire tas de chair, braillard et puant. Dès sa naissance, je l’ai faite adopter. Je ne
voulais pas qu’elle me gâche la vie. J’avais oublié jusqu’à son existence lorsqu’il y a quelques jours, j’ai reçu une lettre d’elle me demandant si je voulais la rencontrer. Je suis allée au
rendez-vous comme si de rien n’était. Elle voulait juste me dire qu’elle savait que j’étais sa mère biologique et qu’elle allait se marier avec… Ethan ! Voilà pourquoi, sale flic, tu n’as
pas retrouvé de portable sur lui.
J’ai tué ce dernier avant elle. Je voulais garder le meilleur pour la fin, et je te l’ai dit, en latin, d’accord, mais, je te l’ai dit !
« La fin couronne l’œuvre »
Avoue que comme dénouement, je ne pouvais rêver mieux ! Tuer kelly fut pour moi l’apothéose ! J’étais délivrée de ce secret. J’allais enfin pouvoir t’aimer en toute
tranquillité !
Stephen n’en crut pas ses yeux ! Elle prit encore le temps de boire son café, puis, dans un dernier éclat de rire sardonique, celui d’une démente, elle lui tendit ses
poignets ! Alors, il prononça la phrase rituelle, en usage ici :
« Madame Adeline Lawson-Larivière, je vous arrête pour les meurtres de Dorothy Mc Grégor, Killian Davis, Délia Morgan, Ethan Forrest et Kelly Lawson. Tout ce que vous direz
à partir de maintenant pourra et sera utilisé contre vous par n’importe quelle cour de justice de cet état. Si vous n’avez pas les moyens de vous payer un avocat, l’état vous en commettra un
d’office »
Encadrée par deux inspecteurs, elle disparut de son champ de vision. Il était resté maître de ses émotions pendant tout le temps des aveux d’Adeline. Le chagrin viendrait plus
tard !